Mark Rothko, rêver de ne pas être. (Stephane Lambert)

Mark-Rothk-Rêver-de-ne-pas-être« Mark Rothko, rêver de ne pas être. » est un ouvrage de Stephane Lambert. dont je possède une copie aux éditions Arléa poche. La première parution date de 2009, mais je vais ici m’attarder sur celle revue par l’auteur en 2014, c’est à dire plus de 40 ans après la mort de Rothko.

Il s’agit de la présentation d’un artiste de la couleur par sa vie puis par son oeuvre, autant que d’un exercice d’écriture essayant de se confronter à une oeuvre pesant sur nos sens plus que sur notre intellect. L’exercice semble impossible et c’est le défi qu’il constitue qui m’a attirée.

À mes yeux le pari est réussi… dans la seconde partie du livre du moins !

« Allo Houston ? Ici Daugavplis ! » Cette phrase ouvre le livre et transcrit assez bien le cheminement qui y sera décrit, même si elle ne prend son sens qu’a la lumière de la seconde moitié de l’ouvrage.

Je m’explique, la première moitié de ce texte est consacrée à une biographie du peintre, du passage entre Marcus Rothkowitz et Mark Rothko, de la Lettonie à l’Amérique. L’auteur se fait surtout un devoir de nous faire ressentir le mal être qui habitait l’artiste, peut -être pour « justifier » sa mort, peut-être pour le conforter dans le mythe de l’artiste Romantique, maudit même quand le monde lui sourit enfin, et que le succès, l’amour et l’amitié sont au rendez-vous…

Rothko_Chapel,_Houston,_2012Si cette partie est sans doute nécessaire, elle n’a pas l’envol de la seconde qui est dédiée à l’épuisement d’une oeuvre par l’écriture. Tout d’abord d’une oeuvre à l’autre à travers le monde, l’auteur se fixe ensuite dans la Chapelle, dernière oeuvre de Rothko à Houston. Elle abrite 8 panneaux, 8 peintures, et devient le lieu d’infinis possibles, et surtout avec la recherche folle de transcrire entre des feuilles de papiers les milles ressentis qui nous terrassent lorsque l’on se laisse happer par une peinture de Rothko. Le contraste entre l’oublie de l’intellect, la mise de coté de la recherche systématique et perpétuelle de sens et l’écriture qui essaie de nous retranscrire tout cela, ne prend que plus de poids suite à tant de souffrance mentale. L’échappatoire qui nous est offerte, qui nous permet de sortir de nous-même, d’être dans un ailleurs, sonne alors comme la main tendue d’un blessé à son semblable.

L’art prend alors l’aspect du radeau de sauvetage pour celui qui le cherche. De tout temps nous avons utilisé la production artistique pour comprendre notre monde, et aujourd’hui souvent pour panser nos blessures personnelles (propres, ou collectives). C’est le « message » que l’auteur trouve dans ces panneaux colorés gigantesques : c’est le chemin parfait pour sortir un instant de notre sphère intérieure et s’abstraire du quotidien. Le titre du livre peut d’ailleurs être compris dans ce sens : ne pas être, au sens de ne pas exister du tout, mais aussi au sens de ne pas être présent à soi même.

redL’aspect métaphysique est également signifié et si l’auteur reste distant, il constate en lui même cette perte du temps, cette approche méditative. Il ressent l’envie de se laisser porter par la facilité de sentir, et de décrire, une transcendance passant par l’art.

L’ouvrage se termine sur le constat de l’impossibilité d’écrire, de dire, plus.
Lorsque l’écrivain s’avoue vaincu par les tableaux, il sort victorieux de l’épreuve. L’écriture s’est métamorphosé au fil des pages, quittant le récit classique adopté pour la biographie pour parvenir a des phrases nominales, haletantes, qui transcrivent sa dernière confrontation avec les oeuvres. Sa dernière rencontre avec l’artiste en quelque sorte, qu’il traque depuis des mois, comme un adieu, parce qu’à cet instant :

« Il faudrait arrêter de faire des noeuds avec les phrases… l’achèvement de la pensée maintenant, ici, je m’arrête ».

Pour retrouver ce livre : http://www.arlea.fr/Mark-Rothko-rever-de-ne-pas-etre